mardi, 06 février 2007
Interview de Jean-Louis Bourlanges, député européen UDF
"François Bayrou prend des voix à gauche"
Interview de Jean-Louis Bourlanges
Le Télégramme - 02.02.07
François Bayrou fait l’événement. Le candidat apparaît désormais comme "le troisième homme" de la prochaine élection présidentielle. Les sondages le placent devant Jean-Marie Le Pen, et le président de l’UDF commence à croire qu’il lui sera possible de se qualifier pour le second tour. Jean-Louis Bourlanges, député européen et membre de l'UDF, analyse les espoirs et les chances du candidat de sa formation. Avec le regard du politologue qu’il est par ailleurs. Un des meilleurs connaisseurs de la droite française.
À quoi attribuez-vous la poussée (significative et régulière) de François Bayrou dans les sondages ?
Cette progression tient à trois facteurs. François Bayrou bénéficie d’abord de l’allergie croissante des Français à la monopolisation du pouvoir par deux formations politiques. Le PS et l’UMP ne se maintiennent que parce qu’ils profitent d’un système institutionnel qui est un redoutable carcan et crée une frustration très grande dans l’opinion. Le deuxième facteur de progression de François Bayrou tient au fait qu’il est un candidat de bonne qualité. Il est évidemment contrarié par un système politique bipolaire, mais il se situe au point d’équilibre de la société française. Il a par ailleurs des qualités de caractère d’autant plus remarquables qu’elles ne sont pas le lot commun de sa famille politique. Il affiche une modération et une prudence, notamment en matière de gestion des finances publiques qui, je le crois, sont perçues comme rassurantes par les Français. François Bayrou bénéficie enfin d’un double effet d’inquiétude qui affecte les candidatures Sarkozy et Royal. Concernant Nicolas Sarkozy, cette inquiétude, à mon avis injustifiée, est suscitée par la personnalité du candidat. L’inquiétude à propos de Ségolène Royal est plus réelle et sérieuse. Elle procède de l’insuffisance de plus en plus voyante de la candidate socialiste.
François Bayrou affirme qu’il sera présent au second tour de l’élection présidentielle. Cela vous paraît-il crédible ?
Ce sera aux Français de le dire. J’observe simplement que Bayrou a plus que doublé les intentions de vote en sa faveur ; et cela en à peine quelques semaines. Il semble aujourd’hui qu’il a nettement dépassé Le Pen, ce qui élimine l’argument du vote utile qui était utilisé jusqu’alors contre lui. J’ajoute que l’on ne peut exclure un délitement, voire un effondrement des intentions de vote en faveur de Ségolène Royal.
Ce n’est toutefois pas l’hypothèse la plus probable. Que fera-t-il s’il n’est pas qualifié le 22 avril ?
Je suis convaincu que Bayrou a raison de refuser de se placer dans l’hypothèse d’un échec (même si cet échec ne serait que relatif). On ne se présente pas à une élection en expliquant aux électeurs ce que l’on ferait en cas d’échec. S’il devait ne pas être qualifié pour le second tour, il devra éviter d’agir comme Lecanuet en 1965 et comme Chirac en 1981. Le refus de Lecanuet d’appeler à voter de Gaulle au deuxième tour de 1965 a hypothéqué sa carrière. Elle a permis l’émergence d’un centre qui acceptait les règles de la V e République, et, pour finir, celle de Valéry Giscard d’Estaing. Les centristes qui ont fait carrière après 1965 n’ont pas été ceux qui se sont opposés à de Gaulle et à la V e République. À l’inverse, Jacques Chirac n’a pas pâti d’avoir contribué à faire élire François Mitterrand en 1981. Mais la grande différence entre Lecanuet et Chirac est que ce dernier verrouillait le principal parti de la droite. Il pouvait donc se permettre cette transgression. La situation de François Bayrou est différente. Il dirige un parti relativement modeste, situé à la frange de la majorité et de l’opposition. C’est pourquoi, indépendamment d’autres considérations d’ordre national, je crois que ce serait une grave erreur pour François Bayrou de céder à la tentation du « TSS » (Tout Sauf Sarkozy).
On constate aujourd’hui des remous paradoxaux au sein de l’UDF. Bayrou s’affirme et un certain nombre d’élus de cette formation l’abandonnent au profit de Sarkozy. Comment l’expliquez-vous ?
Cette tentative de déstabilisation s’explique par des raisons géographiques. Les élus des Hauts-de-Seine sont évidemment sensibles aux sirènes sarkozystes. Et, dans le Valenciennois, certains membres de l’UDF ont des relations étroites avec Jean-Louis Borloo. Ce clivage nouveau tient simplement à la géographie politique. Je crois que la percée de François Bayrou ne devrait pas inquiéter Niccolas Sarkozy. Compte tenu de son positionnement, Bayrou prend l’essentiel de ses voix à la candidate de gauche. Les défections actuelles dans les rangs de l’UDF ont en réalité pour objectif de faire pression sur Bayrou pour l’amener à soutenir Nicolas Sarkozy le moment venu, c’est-à-dire au deuxième tour, pour lequel le candidat UDF ne serait pas qualifié.
Le fait que l’UDF compte dans ses rangs des sarkozystes n’est pas franchement surprenant. Mais comment expliquez-vous que certains membres de la formation de Bayrou louchent vers Borloo ?
Le secteur politique occupé par Jean-Louis Borloo est très proche de celui de François Bayrou. L’un se situe à l’intérieur et l’autre à l’extérieur de l’UMP. Or, chacun sait qu’il n’y a pas place pour deux crocodiles dans le même marigot.
Si Bayrou n’est pas qualifié pour le second tour, mais s’il obtient plus de 10 % des voix au premier tour, sera-t-il en situation d’être le faiseur de roi ?
Si François Bayrou obtient plus de 10 % des voix, il jouera un rôle déterminant. Paradoxalement, s’il obtient 15 % ou davantage sans se qualifier pour le second tour, cela sera simplement le signe d’une dégringolade de Ségolène Royal et le poids électoral de Bayrou sera moins important. Il me semble que la vraie question que se posera Bayrou à l’approche du deuxième tour sera : « Que faire de mon succès ? » Et la réponse ne va pas d’elle-même, parce qu’il n’envisage pour lui-même que le premier rôle.
Vous passez depuis longtemps pour un des meilleurs observateurs des évolutions de la droite. Quand Nicolas Sarkozy affirme qu’il a changé, le croyez-vous ?
Je n’ai pas le sentiment qu’il ait vraiment changé. Je crois en revanche qu’il a mûri. Il est vrai qu’il est plus dense, plus expérimenté, moins « chien fou » qu’il y a vingt ans. Il a renoncé à l’atlantico-libéralisme et il fait écrire ses discours par Henri Guaino. Cela signifie qu’il s’inscrit désormais dans un cadre gaulliste plus traditionnel. Il est en quelque sorte passé de la campagne Balladur 95 à la campagne Chirac 95. C’est davantage un changement de programme qu’un changement de personnalité.
12:01 Publié dans Bayrou 2007 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : europe, bayrou, présidentielles, politique, programme, udf, jean-louis bourlanges




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